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jeudi 9 janvier 2014

Je suis parfois cet homme - Avant-propos de François-René Simon

Voici l'avant-propos de François-René Simon pour Je suis parfois cet homme.



En bonus, une prose poétique du volume.





Nous sommes prisonniers d'un rêve figé par malheur. Nos sens obscurcis nous révèlent confusément autre chose. De là les exercices mystiques, les départs - évasions - des grandes découvertes. Rechercher quelque nœud de force qui nous permettrait de délier la Terre. Une clé des songes pour ouvrir le cercle vicieux, une clé des champs pour libérer l'énergie.
Un serment nous engage. Il faut nous en délier.
Le monde n'est réel qu'en raison d'un tacite consentement à ce pacte.
Ma vie est un complot tissé contre moi.








jeudi 19 décembre 2013

Je suis parfois cet homme - Extraits

Cendre de nuit
Neige de vérité
pure comme l’aimant de fer bleu
Onde de l’aurore qui baigne une plage sainte !
Les temps sont venus où le temps s’oublie

J’ai vécu de la chair des sourires
J’ai bu la lumière que d’autres adorent
Et le sable de ma vie s’est égoutté des régions profondes
Mais au repli de moi-même
d’un creux vierge et ignoré
Sourd un murmure comme d’un lait premier coulant dans les ténèbres
Un murmure d’au-delà comme la grande mer qui habitait mon être d’avant les époques
Le flot mélodieux de la mort a ouvert mes yeux d’amour








La traversée nocturne du héros est une morne croisière
Le navire est parti du port sans retour
Il voguera longtemps sur la mer de ténèbres
Dans les passes interdites des épaves dérivent désespérément
Les naufrageurs allument des feux arbitraires
Sur une côte où chantent des marins morts

Passage de la flottille sidérale
J’ai longtemps écouté les chants cadencés des sondeurs
Mais le poids est tombé en des fonds ignorés
Les marins ont oublié la terre et le sommeil qui les engendre
Mon vaisseau s’est échoué sur une plage que défend l’aube abolie

Sur les berges d’un fleuve d’oubli
J’ai guetté parmi des compagnons abandonnés du temps
Sous le casque de fer nos visages sont ravagés d’attente

L’horizon fictif est immuable
Comme l’éternité d’une destinée arrêtée ici

Ô compagnons – sentinelles d’un royaume où commence le rêve
Quels vents venus du désert ont séché sur vos bouches les mots d’espoir ?
Cessez d’inutiles vigiles dans la tour que menace l’ombre
Vassaux des rois morts
Quittez cette contrée de volcans éteints
Traversez les terres intérieures
Des femmes prisonnières du sommeil vous attendent
Du rivage opposé vous contemplerez la mer
Que vos navires n’ont pas su trouver






VENDREDI 13


Heure d’attente et soir de pluie
Miroir donné en gage
Vitre brisée à cœur ouvert
Roseraie de rouges-gorges égorgés
Agonie de l’agneau saigné à blanc sur un glacier
Les heures me tressent en secret une couronne de fil de fer barbelé
À l’angle des trois arpents de contreplaqué
D’une nuit intime et sans répit
Je couve le feu sous la cendre des lions
J’attise un brasier de vipères
D’où naîtront les poissons ardents de la destruction

Les rapaces rôdent et ma tête tourne
La terre me tourne et me crève les yeux
De toutes parts le gouffre est de Voir
Cette volière d’oiseaux des îles de la nuit
Ces points de feu qui montent en épingle
Une roseraie de rouges-gorges égorgés
Un espalier de vin dans l’ivresse
La jouissance ambiguë des couronnes d’aubépines
Tirée à quatre épingles sur des lits de ronces
Des lits d’ivresse triviale en marge des chemins de croix

lundi 11 juin 2012

Extraits autobiographiques


Refoulés à peu de kilomètres de la ligne de feu où nous avions travaillé dans les dernières semaines après la chute de Mannheim, nous arrivâmes dans une petite ville. En exécution des ordres du colonel Terbrak, on fit désinfecter tous nos vêtements dans un autoclave de la Wehrmacht. C’était la première partie d’un ordre étrange. Nus dans une cour, nous attendions nos vêtements. L’étuve prit feu, les vêtements brûlèrent. Le colonel Terbrak téléphona et, peu d’heures après, on nous apportait dans un ballot les surplus du Secours National. C’étaient des effets troublants réquisitionnés chez les costumiers et dans les théâtres. On avait seulement enlevé leurs ors et leurs boutons de fantaisie. Il y avait aussi des smokings, des habits de gala rapiécés en rouge ou jaune. Je trouvais des vêtements anonymes, gris comme la fumée et un pourpoint de satin amarante. (C’était en fait un gilet de garçon d’hôtel, en soie rouge, avec des poches à monnaie. Mais il rutilait.) (Trois fois rien, p. 157)


Cette aventure, dont je ne suis pas revenu, marque pour moi la date d’une initiation. Dès lors je me crus destiné à contribuer à l’élaboration de quelque mythe dont le cœur des masses populaires et toujours gravitantes feraient l’objet. Lorsque quelques années plus tard je rencontrai André Breton, c’était à la date du solstice d’été que j’avais marquée plusieurs mois à l’avance comme devant être capitale pour moi, me fiant au seul fait que l’ascension du soleil à son zénith ne pouvait éclairer qu’une importante journée de ma vingtième année. Et depuis rien ne m’a donné à penser que je me sois abusé. Toujours est-il que ce jour du 21 juin 1947 entre pour moi dans la légende dont j’ai esquissé la naissance à mes yeux au cours des pages précédentes. Ce soir-là à 21 heures, place Blanche, fut donnée lecture du manifeste «  Rupture inaugurale » marquant la fondation d’une association dite « Cause Surréaliste » dont la devise empruntée à la Logique de Port-Royal était : « L’homme qui marche est une cause libre. » (L’homme des foules, p. 149)


Et j’ai marché, qui plus est. Je fus l’être qui plus est. Le mobile à partir du point que je fus, suspendu à l’origine du danger, cette règle tout au long de ma vie sans garde-fou – cette constante de l’esprit dans lequel ma lignée fut tirée du néant d’un coup de feu. Car viser est mon but – ma flèche y tend, aussi je n’aurai d’autre arc que cette corde qui file en sifflant – cette corde où je pends au fil de mon sang qui brûle. Ma route est l’impatience dévorante du pas suivant qui hâte ma marche et prend le pas de la fièvre, alors que mon pied ne touche plus terre que pour y reprendre la force de bondir, de franchir mon ombre. Mon nombre qui luit dans l’espoir de me donner ma mesure. Mon ombre qui me suit comme un doute ! (« Je n’ai pas dit mon dernier mot… », p. 143)


Ce décor, ces cierges, ces promenades somnambuliques, je ne les accomplissais pas parce que j’étais fou, mais en me disant : je suis fou, donc il faut que je donne des signes de folie. Que je donne des signes de folie parce que je suis fou. Doucement le problème change de forme, parce que je peux l’envisager dans l’absolu où je suis transporté, avec un puzzle. Je commence à assembler des pièces avec la sensation d’être mal installé, de faire cela avant le moment venu, de trop me presser ; pourtant, je continue le jeu, il y a une foule de pièces qui s’emboîtent. Elles deviennent de plus en plus grandes, il y en a toujours une qui peut contenir l’ensemble ; ou bien de plus en plus petites, il y en a toujours une qui peut être contenue par l’ensemble. C’est tout à fait curieux, mais je m’éveille c’est la nuit. J’ai compris instantanément mon rêve, ou plutôt, j’ai achevé le raisonnement commencé par lui : ma folie est de me croire fou, ma folie est de croire que je crois que je crois que je suis fou. Ou bien : ma folie est de croire tout cela, ce qui revient au même ? (Histoire de fou, p. 140-141) 

Ces citations sont extraites des textes inédits publiés dans Stanislas Rodanski, Éclats d'une vie. Tous datent d'avant la période de l'internement à Sain-Jean-de-Dieu.

lundi 4 juin 2012

Aphorismes rodanskiens (2)

Je suis le chasseur d’images passablement blasé de la forêt vierge mentale hirsute et charmeresse. 
(Au-delà de tout, p. 173)

Écrire est analogue à dessiner l’ombre de sa main
(Au-delà de tout, p. 175)

J’ai cherché le visage d’une femme en écartant les franges de la pluie
avec mes bras qui s’ouvraient en vain et n’accueillaient que les désertions du vent
(« J’ai cherché… », p. 179)

L’investigation psychanalytique n’est qu’un vulgaire interrogatoire policier quand elle tend à réduire les admirables ambitions du désir aux cadres de la vie courante.
(Lettre au Docteur Brousseau, p. 188)

Ces citations sont extraites des textes publiés dans Stanislas Rodanski, Éclats d'une vie, tous inédits excepté la Lettre au Docteur Brousseau.

mercredi 20 avril 2011

Aphorismes rodanskiens (1)

Oui, tenter de vivre, et c’est toujours dangereux. Bien peu vivent, sans doute. Et l’on ne sait où chercher la vie.
Devenir un héros de la vie réelle. Et la vie réelle n’est pas dans les choses, mais dans les êtres.

Journal 1944-1948, p. 41.

Allume ton regard à la dynamite plutôt qu’à la poudre aux yeux.

Journal 1944-1948, p. 54.

jeudi 31 mars 2011

Hallali mystique

Hallali mystique

En moi meurt le monde

Lente retraite des flux de lumière
Qui découvre les plaines nacrées de la nuit
Quel lait scintille au sein d’une vierge
Quelles roses frémissantes aux cieux de mon crépuscule
Passez belles fleurs du soir
Jardins périlleux pièges trop suaves pour le voyageur
Au nom de mon Amour s’enfuiront les visions d’amour
Au nom de mon angoisse faiblira la peur
Rictus trop humain aux lèvres d’un fantôme
Errant oublié dans nos prisons familières
Musique verte des infernales alarmes
Je chemine dans les mondes intermédiaires
Mon désir parfois éclate en fanfare au cœur du mystère
Pressée par une mortelle nécessité
Mon âme se glace
Ange du désespoir qui clame
Et n’a pas de mots pour appeler le Verbe
La conjuration où vibre l’univers
Nom saint qui défit la parole
Et l’homme abattu étreint la terre de ses douleurs
Mon île dérivante où pleure un roi de Thulé
Les colonnes du monde jamais ne se briseront
Je suis hanté d’une nostalgie profonde
Ô sœur du pays des mers
Un regret très vieux baigne tes yeux
Étrange éclat où se reconnaît ma souffrance :
Mon aimant mon amie je dois encore partir
Où es-tu ?

« Numéro Stanislas Rodanski », Actuels, n° 23 (janvier 1983), p. 77-78 repris dans Des proies aux chimères, Editions Plasma, 1987, p. 79.